Conférences

Viens défier le véganisme ! – notes

photo L214 Instagram 1Conférence-débat “Viens défier le véganisme” avec Brigitte Gothière, cofondatrice et porte-parole de L214 Éthique & Animaux.

Sciences Po Paris, le lundi 23 octobre 2017.

Bienvenue à tou·te·s, et merci de votre présence ici ce soir. Nous allons commencer par une présentation des associations, avant d’enchaîner sur le débat. Il y aura quatre parties, avec pour chacune une introduction puis un espace de questions.

  •        Le Cri de la Carotte – Sciences Po, un petit groupe d’étudiant-e-s mobilisé-e-s qui s’est transformé en 2016 en une initiative étudiante, puis en 2017 en association étudiante à part entière. Notre but : animer les débats au sein de l’école sur les questions animalistes, autour du spécisme et du véganisme.
  •        Sciences Po Environnement : l’association cherche à réduire l’empreinte carbone de l’école et sensibiliser les étudiant-e-s. Notre présence ici est justifiée par l’impact de l’élevage sur l’environnement.
  •        Altruisme Efficace Sciences Po, une association qui cherche à s’interroger sur la façon la plus efficace d’avoir un impact positif dans la société. Les recherches s’intéressent en particulier à la réduction de l’extrême pauvreté, mais la question de la souffrance animale est aussi importante dans la mesure où il est très facile d’avoir un impact positif par ce biais.

Nous remercions aussi notre intervenante, Brigitte Gothière, l’une des co-fondatrices de L214. Créée en 2008, l’association centre aujourd’hui ses actions sur la défense des animaux d’élevage. Le débat de ce soir est important à mener, puisque toute idée nouvelle doit être discutée : il faut garder à l’esprit que même les militant-e-s ont un jour mangé des animaux sans avoir conscience de l’impact de cette consommation. Il est particulièrement important de toucher les étudiant-e-s.

Dernier point avant que le début de la conférence : nous aimerions rappeler les règles du débat : respecter les avis des un-e-s les autres, garder son calme et laisser les gens s’exprimer.

L’ANTISPECISME.

C’est une question éthique majeure : 1.1 milliard d’animaux terrestres sont abattus en France par an, et 69 milliards dans le monde. Ce chiffre ne prend pas en compte les animaux utilisés à d’autres fins : divertissements, tests cosmétiques ou pharmaceutiques. L’élevage reste toutefois la problématique principale, puisque 99.9% des animaux exploités le sont pour la consommation alimentaire (viande, œufs, poissons, etc.)

C’est un sujet sensible, à esquiver, dont on parle de plus en plus mais qui rencontre l’opposition des firmes ayant tout intérêt à rendre invisible le lien entre la viande et les animaux. Ainsi, la communication des acteur-trice-s des filières laitières et bovines, à travers la pub ou les interventions dans les écoles auprès des enfants, cherchent à masquer ce lien. Les cabinets médicaux eux-mêmes ne sont pas préservés de ce lobbying (on pense notamment aux brochures vantant les mérites des produits animaux).

Seulement, la donne change. En 2008, L214 est créée, avec une première campagne contre le foie gras. En octobre 2015, l’association met en lumière les conditions terribles de transports et d’abattage des animaux grâce à des vidéos tournées sur site. Alors que la question du bien-être animal est soigneusement manipulée par les pubs (les animaux ne sont pas montrés dans leurs conditions d’élevage réelles, et les images des abattoirs ne sont jamais diffusées), L214 tente au contraire de faire la lumière sur ces questions.

L’antispécisme est une révolution copernicienne, qui implique un changement radical de point de vue : il s’agit de remettre en cause l’idée que l’humanité est au centre de l’Univers, et que tout le reste n’est que ressources à sa disposition. C’est une lutte contre une injustice qui demande un changement de société profond.

Ce changement ne date pas d’hier : déjà à l’époque de Pythagore, la question de la légitimité de la consommation de viande était posée. Aujourd’hui, elle est d’autant plus d’actualité que l’évolution des sciences apporte de nouvelles données sur cette problématique.

Au cours de l’histoire de l’humanité, on constate une baisse de la violence globale entre les humain-e-s, au fur et à mesure que s’est étendu notre cercle de considération morale. Par exemple, en 1789, c’est l’abolition des privilèges, de l’esclavage en 1848, puis le droit de vote des femmes en 1944, … : progressivement, on note une meilleure prise en compte de tous les êtres humains (même si tout n’est pas encore fait !).

Aujourd’hui, l’antispéciste se demande où poser la limite de la prise en compte des intérêts des êtres vivants. Il questionne la définition de l’animal, auquel on ne daigne reconnaître que des facultés mentales limitées pour éviter de prendre en considération leur sentience, émotion, culture, … Or Darwin, déjà, parle de différence de degré, mais pas de nature de l’intelligence. Plus récemment, la déclaration de Cambridge (2012) conclut, études scientifiques à l’appui, que les animaux non humains ont une conscience analogue à celle des humain-e-s. En France, l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) s’intéresse à la question de la conscience ; pourtant, peu de travaux sont menés sur les animaux dit d’élevage.

C’est finalement le critère de la sentience qui est privilégié par l’antispécisme pour circonscrire la considération morale. Un être sentient est notamment capable :

–          de ressentir des sentiments et des émotions

–          d’avoir un degré variable de conscience

–          de penser

Aujourd’hui la question est encore en débat pour les moustiques, les huitres et les moules ; pour toutes les autres espèces, la sentience des animaux est désormais établie.

A partir de là, l’antispécisme propose d’apporter une égale considération aux intérêts des individus, indépendamment de leur espèce. Ces intérêts sont parfois divergents, comme lorsque mon désir de manger de la viande s’oppose à l’intérêt à vivre (sans souffrance) des animaux. Un peu de rationalité est alors nécessaire pour hiérarchiser les désirs.

On peut ainsi s’intéresser au fameux problème du tramway, où le choix de tuer un individu en changeant l’aiguillage pour épargner la vie de cinq autres personnes attachées sur les voies est sensé révéler l’utilitarisme d’une personne. Si la décision de tuer l’individu seul est relativement aisée de prime abord, elle se complique lorsque l’individu est une connaissance proche. Toutefois, la variante végane de cette expérience de pensée est plus simple : sur la voie sont attachés des millions d’animaux, menacés par la course actuelle du train. On peut toutefois décider de les épargner en changeant l’aiguillage pour engager le tramway sur la deuxième voie, qui est, elle, libre et dégagée.

Cette situation met en valeur le faible coût de devenir végane, contrairement aux coûts importants de notre chemin de fer/vie actuel.

La consommation de viande est basée sur un paradoxe, que l’on nomme dissonance cognitive : alors que personne ne cherche volontairement à faire souffrir les animaux (sauf les psychopathes), nous en tuant pourtant des milliards chaque année pour planter nos fourchettes dans leurs cadavres. Cette dissonance est alimentée par les excuses que l’on se trouve : manger de la viande est naturel, c’est nécessaire et/ou bon pour la santé, …

En réalité, la maltraitance animale pour l’alimentation n’a pas d’excuses. Tant pour les poules pondeuses (68% sont élevées en cage ; 50 millions de poussins mâles sont éliminés car non productif), que pour les volailles “de chair” sélectionnés génétiquement pour être obèses, que pour les porcs dont on coupe dents, oreilles et queue à la naissance, sans anesthésie, que les veaux séparés de leur mère à la naissance pour la production de lait, tous les animaux sont concentrés dans des conditions horribles (notamment dans les élevages industriels). Ils sont adaptés de force à leur environnement, et à l’usage que l’humanité va en avoir. Enfin, il ne faut pas oublier les poissons, dont les quantités sacrifiées s’expriment en milliards de tonnes plutôt qu’en nombre d’individus, mais qui sont également sentients.

S’il y a des conditions d’élevage moins pires que les autres, les animaux sont toujours détenus et exploités. De toute façon, même en essayant de faire au mieux pendant l’élevage, on ne peut pas échapper à l’abattage. L214 a été accusée de ne diffuser que les pires images, et de déformer la réalité ; en attendant, l’industrie de la viande n’a pas été capable de produire une contre-vidéo mettant en lumière des bonnes pratiques. L’abattage est une souffrance, quel que soit le mode d’élevage et de mise à mort (avec “étourdissement” au pistolet, par suffocation dans un puits de dioxyde de carbone ou sans même être préalablement étourdi). Les méthodes où l’on tue avec respect s’appellent l’euthanasie, mais elle doit être pratiquée dans l’intérêt de celui que l’on tue, et non pour l’argent que sa carcasse peut rapporter. De plus, on euthanasie des êtres en fin de vie, alors que l’abattage tue des animaux réformés (souvent d’une précédente exploitation) ou élevés pour ça.

Face à cette situation, la responsabilité collective ne doit pas nous faire oublier notre responsabilité individuelle. Celle-ci est d’autant plus grande que l’on a (généralement) une emprise totale sur notre assiette et que l’on peut facilement et immédiatement avoir un impact direct et concret.

QUESTIONS :

  •        Vous avez parlé de l’antispécisme comme un des moyens d’arriver à l’arrêt de la consommation de viande, en partant sur le principe que les espèces ont le même intérêt à vivre et à être libre. Du coup, peut-on parler d’oppression dans le cas des animaux de compagnie ?

–          On peut supposer que les animaux de compagnie apprécient la compagnie des êtres humains, or l’antispécisme ne s’oppose pas au mélange d’espèces, tant qu’il n’y pas de rapport d’exploitation.

–          L’antispécisme dit que les animaux doivent bénéficier d’une égale considération de leurs intérêts, et non qu’ils sont égaux. Ainsi, leur intérêt à vivre est bien supérieur à l’intérêt de l’humain-e à manger de la viande (qui passe pourtant largement devant dans notre société)

–          Juridiquement : les animaux sont toujours dans la catégorie des objets, et c’est déplorable

–          L’antispécisme n’est pas le seul moyen d’arriver au véganisme, interroger sa conscience et son sens moral peut suffire pour adopter la doctrine “ne pas faire souffrir inutilement”.

  •        La production et la consommation de miel ne sont pas véganes. Pourtant, les abeilles ont une utilité importante dans l’écosystème, et leur disparition faute d’apiculteur-trice-s serait un problème majeur. Que faire ?

–          Sur le sujet, Brigitte Gothière reconnait son manque de connaissance.

–          Il est sans doute possible de trouver un équilibre, notamment à travers des ruches plus respectueuses des abeilles notamment – à l’opposé de l’apiculture industrielle.

–          Cette question est liée à une problématique importante dans le mouvement antispéciste : faut-il que les animaux soient utiles à l’humanité pour avoir le droit d’exister ? Il semble que la réponse morale soit non, ce n’est pas obligatoire.

  •        La question de l’universalité du modèle de société végane se pose : en Afrique de l’Ouest, ou parmi les peuples indigènes, les communautés entretiennent un rapport différent aux animaux et ne peuvent pas envisager de se passer de viande. Que faire ?

–          Le véganisme est une option viable une fois que les alternatives aux produits carnés sont suffisamment développées pour sortir de la situation de survie. Ce n’est pas le cas de ces peuples.

–          Toutefois, il est intéressant de noter que la production d’animaux d’élevage est néfaste en termes de sécurité alimentaire dans d’autres exemples de pays.

–          Aujourd’hui, on observe dans certains pays d’Afrique des tentatives d’exportations de notre modèle agricole, notamment à travers des schémas d’exports de notre production de viande (poulets) tout autour du globe. La mondialisation se fait en défaveur des animaux.

  •        Est-ce que les jeux de rôles scénarisant les animaux dans des positions d’exploitation (on peut penser notamment à Pokémon) sont contraires à l’antispécisme ?

–          Ce genre de jeux montre aujourd’hui à quel point l’influence du spécisme est présente dans tous les domaines de la société. On retrouve ça dans le langage par exemple, avec récemment le hashtag #BalanceTonPorc qui montre la hiérarchie des espèces instaurées dans notre imaginaire collectif.

–          A l’inverse, l’antispécisme tente de proposer un nouveau modèle culturel, dans lequel des jeux plus respectueux pourraient être développés.

  •        Quel comportement préconise l’antispécisme vis-à-vis des animaux nuisibles, dangereux, ou de la vermine ?

–          Dans l’éventualité où une cohabitation n’est pas possible, on retombe sur une question de survie, qui justifie l’utilisation de moyens adaptés.

  •        Si on a le choix entre sauver un bébé humain et un bébé animal, lequel privilégier ?

–          Comme tout le monde, l’antispéciste sauvera celui dont on est le plus proche, celui qu’on connaît le mieux.

–          Il faut garder à l’esprit que ce genre de questions sont des cas d’écoles destinés à mettre en défaut le véganisme, mais qui ne se produisent jamais dans la vie réelle.

  •        A défaut de se considérer antispéciste, est-il possible d’avoir un modèle pour prélever de la viande sans souffrance ?

–          A priori non, car il faut tuer les animaux dans tous les cas, ce qui n’est moralement pas acceptable.

–          Il y a quelques temps, un faux documentaire présentant une boucherie éthique qui se contenterait d’opérer les animaux pour leur prélever, qui une cuisse, qui une aile, sans les tuer a circulé sur Internet. Tout le monde s’est indigné de cette idée, mais sans faire le rapport avec les conditions d’élevage et d’abattage actuelles.

–          Grâce aux progrès de la science se pose aujourd’hui la question de la viande in vitro, développée à partir de quelques cellules prélevées dans le muscle : c’est une perspective à surveiller.

L’ENVIRONNEMENT

La production de produits animaux a un impact sur de nombreux domaines et notamment sur l’environnement. Selon la FAO, le secteur produit 14.5% des gaz à effet de serre émis autour du globe, c’est à dire plus que tous les transports cumulés.

On peut aussi s’intéresser aux rejets de l’élevage, comme l’ammoniac. La France, grande terre d’élevage, produit d’importants rejets d’ammoniac. Cela provoque des pluies acides, ainsi que l’acidification des sols et des eaux, ce qui est mortel pour la faune marine. Le nitrate n’est pas reste : 98% de sa production vient de l’activité agricole, et il est le principal responsable des algues vertes qui couvrent les littoraux bretons. Aujourd’hui, les animaux d’élevage de la région Bretagne produisent à eux seuls plus d’excréments que la totalité des êtres humains français.

Pourtant, les pouvoirs publics se concentrent aujourd’hui d’avantage sur la conséquence (ramassage des algues) que sur son origine, pour éviter de remettre en question le modèle agricole.

L’ensemble de ces arguments devrait au moins encourager à une consommation raisonnée des produits animaux. Cela n’incite pas forcément au véganisme en tant que tel, et la dernière étape repose très majoritairement sur les considérations éthiques.

Petite revue des différents points :

–          La déforestation en Amazonie : contrairement au reportage de France 24, la déforestation n’est pas principalement due à la consommation de soja des végétarien-ne-s, mais plutôt à l’utilisation de ce soja produit intensivement pour nourrir les animaux d’élevage partout autour du globe, et notamment en France puisqu’on importe beaucoup de soja produit en Amazonie pour le bétail

–          L’eau : le Water Footprint évalue l’impact de l’élevage sur les réserves en eau à “important”. Le rapport eau utilisé/kg de protéines produites montre que les productions animales sont beaucoup plus gourmandes que les végétales.

–          Surface au sol : une surface pouvant nourrir 18 végétarien-ne-s parvient seulement à satisfaire un-e seul-e omnivore, car les surfaces utilisées par production directe de nourriture pour les humain-e-s est largement inférieure aux besoins pour produire des produits d’origine animale. Dans un contexte d’augmentation de la population mondiale, cet enjeu est crucial : la planète peut nourrir beaucoup de monde, mais pas beaucoup de monde qui mange beaucoup de viande. Des phénomènes de “land-grabbing” se produisent aujourd’hui, montrant l’importance de la question. C’est par exemple le cas de la Chine qui achète des terrains en Afrique, donnant tout son sens à l’expression : “La vache du riche mange le grain du pauvre.”

Ainsi, étant donné qu’il faut 7 kilos de végétaux pour produire 1 kilo de matière animale, une alimentation omnivore a un effet démultipliant sur les problèmes de l’agriculture.

La production de produits d’origine animale a aussi des effets sur la santé publique. Le principal problème vient de la concentration des animaux ; les chiffres sont alarmants, et des projets comme la Ferme des 1000 Vaches n’encouragent pas à l’optimisme. Ainsi, on entasse des animaux qui ont une faible diversité génétique, du fait de leur sélection destinée à maximiser la production, créant ainsi un espace idéal pour la prolifération des bactéries. On note une antibiorésistance en hausse dans les élevage, requérant l’utilisation d’antibiotiques de catégorie 5 (normalement réservés aux humains). Aujourd’hui, les éleveur-euse-s des Pays-Bas sont hospitalisés chez eux plutôt qu’à l’hôpital pour ne pas risquer l’importation et la diffusion de leurs bactéries résistantes. L’antibiorésistance présente des risques majeurs pointés par l’OMS, ainsi que par des médecin-e-s français.

L’élevage utilise largement l’argent du – de la contribuable, à travers plusieurs dispositifs :

–          la prise en charge par la collectivité des externalités négatives (pollution ou risque sanitaire notamment).

–          le financement de campagnes de communication.

–          les aides directes aux éleveurs, comprenant les aides d’urgence type celles débloquées récemment pour la filière foie gras.

–          les aides indirectes, comme par exemple des rabais sur le prix de l’eau.

–          les aides à l’exportation.

–          les régulations couteuses du marché, comme le stockage de beurre au niveau européen par exemple.

Enfin, les éleveur-euse-s connaissent aujourd’hui un fort taux de suicide (c’est la 3ème cause de mortalité dans le milieu), souvent lié à leur endettement, et à leur faible revenu (beaucoup gagnent moins de 350 euros par ans). Concernant les ouvrier-ère-s des abattoirs, nombreux sont ceux qui n’osent pas dire ce qu’ils font, qui connaissent un sentiment de déclassement professionnel. Iels se ruinent la vie à l’enlever à d’autres êtres vivants.

Ainsi, même en écartant la question éthique, l’intérêt général nous inciterait à réduire fortement notre consommation de viande et autres produits d’origine animale. Mais aujourd’hui, les intérêts privés dominent (intérêt gustatif des consommateurs, lobbying des producteurs).

QUESTIONS :

  •        Aujourd’hui 99% des porcs sont élevés sur caillotis, selon des chiffres issus d’instituts indépendants. Dans ce contexte, on peut se demander si un monde végane ne conduirait pas à la disparition de certaines espèces ?

–          En ce moment, nous sommes à l’orée de la sixième extinction de masse des espèces, et elle n’est pas due au véganisme, mais bien plutôt à la consommation de viande (entre autres).

–          Certaines races seraient vouées à disparaître, notamment celles sélectionnées pour leur productivité au détriment de la viabilité/bonne santé des individus.

–          La question de l’aménagement des espaces ruraux est intéressante : que faire des pâturages ? pourquoi pas les laisser comme tels, tant que l’on ne considère pas leurs habitants comme des denrées à exploiter. Le problème n’est pas l’existence des animaux mais leur exploitation.

–          Pour essayer d’envisager ce nouveau modèle et de le théoriser, l’ouvrage Zoopolis (de Will Kymlicka et Sue Donaldson) apporte un éclairage intéressant. Les auteur-trice-s tentent de dessiner les contours d’une société dans laquelle les animaux auraient un droit au respect équivalent à celui des humain-e-s, et d’envisager les rapports inter-espèces dans ce contexte.

  •        Face au changement radical de modèle proposé par l’antispécisme, est-ce que notre société est prête à s’adapter ?

–          Un tel changement ne se fera pas du jour au lendemain, mais il nous faut espérer qu’on est capable de changer !

  •        Comment vivre avec les animaux domestiqués, qui sont devenus complètement dépendant des humain-e-s ?

–          Différentes formes de cohabitation sont possibles, et notamment les animaux peuvent continuer à exister, à vivre dans les pâturages tant qu’ils ne sont pas considérés comme des ressources à disposition de l’humanité.

  •        Si l’on réduit la part de la viande dans nos régimes alimentaires, cela signifie une augmentation de celle des végétaux, et avec elle l’adoption de techniques controversées (OGM, fertilisants, …) pour répondre à la demande. Qu’en penser ?

–          En réalité, 7 kilos de végétaux sont nécessaires pour produire 1 kilo de viande : les produits d’origine animale constituent donc un gaspillage important de ressources. Un-e végane consomme finalement moins de végétaux qu’une personne ayant un régime omnivore, car il n’y a pas de chainons intermédiaires.

  •        Comment concilier faune sauvage et agriculture dans un monde végane (i.e. chasse proscrite) ?

–          Ce n’est pas un problème spécifique au véganisme, puisqu’il se pose déjà, comme on peut le voir avec l’exemple des loups.

–          C’est évidemment une question à laquelle il faut réfléchir pour construire un modèle de société végane.

LE VEGANISME, UNE QUESTION DE SURVIE ?

Aujourd’hui, les professionnel-le-s de la santé en France reçoivent une formation en nutrition insuffisante (quelques heures seulement), et ont une totale méconnaissance de la nutrition végétale. Le corps médical est aussi influencé par ses propres préjugés et par les lobbys, qui n’hésitent pas à éditer des dépliants distribués ensuite dans tous les cabinets.

En conséquence, les végétalien-ne-s reçoivent aujourd’hui un discours assez défaitiste en France, puisqu’on nous promet généralement une mort imminente. Ailleurs dans le monde, d’autres professionnel-le-s sont beaucoup plus ouverts et reconnaissent que, bien mené, un régime végétalien est tout à fait viable quel que soit l’âge de la vie, l’état de santé et de forme.

En considérant seulement la problématique de la santé, se nourrir de quelques produits d’origine animale occasionnellement ne présente pas de risques majeurs. Le problème vient de la consommation excessive, qui est la norme notamment chez les Françai-se-s. Les conséquences peuvent être, entre autres : cholestérol, diabète, cancers, maladies cardio-vasculaires. De plus, l’OMS a émis un avis alarmant sur la dangerosité des viandes, notamment celles hautement transformées, qui sont accusées d’être des produits cancérigènes/cancérogènes. En réponse à cela, les industries de la viande et du lait prétendent que le niveau de consommation actuel est en dessous des seuils de dangerosité, mais cette affirmation se base sur des manipulations comptables.

En face, l’alimentation végétale est variée : légumineuses, céréales, fruits, légumes, oléagineux, … La palette est suffisamment large pour couvrir tous les besoins humains.

–          les protéines : une alimentation variée permet de subvenir largement à ses besoins. Selon les estimations, un régime omnivore apporterait 170% des apports protéiques recommandés, et 120% pour le régime végétalien. Pas d’inquiétude à avoir donc !

–          le fer : il est présent dans les légumineuses, les flocons d’avoine, le tofu, le chocolat noir, les légumes à feuilles vertes notamment. Les sources végétales sont au coude-à-coude avec les viandes (hors abats). Il existe toutefois une différence entre le fer héminique (animal, mieux absorbé mais moins bien régulé) et non-héminique (végétal, moins bien absorbé mais mieux régulé). Les aliments riches en fer sont à associer avec ceux contenant de la vitamine C (agrumes, poivrons, kiwi) pour maximiser l’absorption. Les apports en fer sont particulièrement importants pour les femmes, puisque 4 à 8% d’entre elles seraient carencées.

–          le calcium : les recommandations varient de 525mg à 900mg selon les sources. Des alternatives aux produits laitiers existent : les légumes verts, les yaourts et laits végétaux, l’eau minérale (Contrex est la plus riche), les oléagineux, …

–          la vitamine B12. Elle occupe une place à part, puisque c’est la seule que l’on ne peut pas trouver en tant que telle dans une alimentation exclusivement végétale. Toutefois, alors que le-a végane consomme directement son cachet, la personne ayant un régime omnivore l’absorbe indirectement à travers la supplémentation des animaux d’élevage. La viande est utilisée comme emballage.

Il n’existe pas un régime végane unique : la palette va de la junk food à la gastronomie, du burger aux ramens, de la salade aux pizzas. Le plus dur pour les véganes n’est pas de se nourrir, mais de supporter la pression sociale. Puisque la décision consciente est celle d’arrêter de manger de la viande, pas de commencer, c’est un choix minoritaire. Face à cette décision, les inquiétudes des proches, l’influence culturelle, la difficulté à trouver des alternatives, ou encore les pressions du corps médical compliquent la voie du-de la végétalien-ne néophyte.

Il s’agit ici d’une illustration de l’hypothèse de la stabilité : le plus simple aujourd’hui dans notre société est de manger de la viande, et de la viande de basse qualité : ce choix est celui qui coûte le moins d’énergie. L’ambition du mouvement végane est de redistribuer les cartes de cette évaluation des coûts pour que le végétalisme devienne la nouvelle solution de facilité.

Au cours de son histoire, l’hmanité a été charognarde, puis cueilleuse-chasseuse, puis éleveuse. Le végétalisme pourrait être la prochaine étape de son évolution.

QUESTIONS :

  •        MacDonalds a lancé récemment son burger végétarien, le Grand Veggie : est-ce une manœuvre commerciale, ou un réelle avancée pour le véganisme ?

–          Si McDo a pris cette décision, cela montre qu’il existe une demande pour ce type de produits, ce qui est un signe positif.

–          Ensuite, la décision de consommer ou non ce sandwich relève d’une décision personnelle (valoriser l’effort entrepris, ou s’opposer au modèle capitaliste et carniste global).

  •        Est-ce que le véganisme bannit l’utilisation de soie sauvage, dans la mesure où les vers à soie ne sont pas exploités ?

–          Question assez technique : on peut notamment se questionner sur la sentience des vers à soie

–          S’il n’y a pas de mise à mort, ni d’exploitation, les restrictions sont faibles. De manière générale, le véganisme cherche à réduire notre impact négatif, pas à atteindre la perfection.

  •        Est-ce que les impacts négatifs du véganisme ne peuvent pas excéder les positifs ? Ainsi, la consommation d’eau en bouteille pour les apports en calcium, ou l’importation de tofu et de cacao sont des sources de gaspillage importantes. Dans ce contexte, ne vaut-il pas mieux consommer des produits d’origine animale produits localement et respectablement (les poulets de la ferme familiale par exemple) ?

–          Tout n’est pas importé : une importante part du soja utilisé directement dans l’alimentation en France provient du Sud-Ouest.

–          A première vue, les conséquences écologiques des poulets de la ferme familiale sont limitées, notamment en comparaison avec les élevages industriels. Toutefois, le film Cowspiracy bat en brèche cet argument en démontrant que la somme des coûts (culture de céréales pour le grain notamment) dépasse tout de même les bénéfices.

–          Concernant les œufs des poules, l’enjeu majeur est la façon dont les poules sont traitées. Mais au-delà, le véganisme prouve que l’on n’a pas besoin de ces produits pour être en bonne santé.

  •        La science s’intéresse aujourd’hui à la sensibilité végétale. Que faire si celle-ci est reconnue comme une équivalence de la sentience ?

–          La première réponse serait de rappeler que l’on consomme moins de végétaux quand on est végétarien-ne que quand on suit un régime omnivore, du fait de la destruction des ressources intermédiaires. On limiterait ainsi le mal causé aux plantes en adoptant tout de même un mode de vie végane.

–          Dans l’hypothèse on l’on se rend compte que la sensibilité végétale leur permet de ressentir la douleur, on en revient à une situation de survie. Les deux possibilités sont : se laisser mourir de faim ou consommer directement le produit mangeable pour limiter les dommages.

LE MILITANTISME

Le militantisme végane est souvent accusé d’être partial. Il l’est évidemment, dans la mesure où il défend une position ; pourtant, il s’appuie pour cela sur les chiffres et données issus des industries elles-mêmes.

Le sentiment de culpabilité nait car l’on a quelque chose à se reprocher. Il dépend la sensibilité spécifique de chacun-ne et fait écho à notre part de responsabilité. Le mouvement végane est accusé de culpabiliser les personnes ayant un régime omnivore, mais la même rhétorique utilisée pour dénoncée la cruauté dont souffrent les pommes de terre lors de la production de la purée nous toucherait beaucoup moins. Si on éprouve un sentiment de culpabilité vis-à-vis des images des abattoirs, c’est parce qu’on est sensible à ce qu’elles révèlent.

Le but du militantisme antispéciste est de distribuer les cartes, c’est-à-dire de mettre en lumière la réalité des pratiques pour que tout le monde puisse faire un choix éclairé, au niveau individuel et collectif. L’une des façons de parvenir à cet objectif est de montrer la réalité brute. Si les méthodes originelles de L214 s’appuyaient sur des textes descriptifs, les moyens vidéos sont maintenant privilégiés du fait de leur plus grande irréfutabilité. Il s’agit de faire prendre conscience aux gens que c’est en France, au 21ème siècle, que ces pratiques sont utilisées. L’association cible avant tout les pratiques majoritaires (et non par exemple les élevages de poules bio).

L’objectif de L214 est clair : promouvoir une société antispéciste et multi-espèces. Toutefois, l’association est consciente de l’égard entre cette vision et la réalité, et agit aussi pour parer au plus pressé et répondre au plus urgent. Par exemple, la campagne menée contre les œufs issus de poules pondeuses en cage a utilisé la mobilisation citoyenne pour toucher les acteurs de la grande distribution, de la restauration collective, de la transformation des produits pour faire abolir l’une des conditions d’élevage les plus horribles. Dans le même temps, l’association continue d’inciter au véganisme.

Cela passe aussi par des outils pratiques. Ainsi, l’application Vegoresto permet d’identifier les restaurants végane-friendly autour de soi. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à proposer des alternatives, conscient du potentiel du marché ; les industriels proposent eux aussi de plus en plus de produits adaptés, ce qui est une bonne chose.

Deux outils pratiques peuvent être très utiles pour les véganes en devenir :

–          le site Vegan Pratique, pour toutes les questions de nutrition et d’alimentation (recettes et astuces).

–          le Veggie Challenge, promu actuellement par une campagne d’affichage dans le métro. C’est un défi sur 21 jours comprenant des recettes et des astuces nutrition et mode de vie, qui compte aujourd’hui plus de 17000 inscrit-e-s.

L214 est aussi mobilisée pour mener des actions de rue : information, visionnage de vidéos, et dégustation – quitte à acheter les passant-e-s avec de la bonne nourriture ! Le rythme actuel est d’environ une action par mois dans toutes les villes de France, auxquelles s’ajoute la Marche pour la Fermeture des Abattoirs annuelle, en juin.

L’objectif est de provoquer une révolution douce et rapide. C’est un objectif ambitieux, mais la l’urgence de la situation l’exige. Chaque année, on tue plus de 60 milliards d’animaux non-humains autour du globe.

QUESTIONS :

  •        Est-ce que vous recevez des menaces de la part des industries que vous dénoncez ?

–          Non, assez peu, mais il y en a tout de même. La plupart du temps, il s’agit de provocations.

–          Toutefois, des actions légales sont intentées contre l’association : plusieurs procès sont en cours, notamment pour violation de propriété privée après les vidéos filmées dans les abattoirs.

–          Généralement, les industries essayent plutôt d’influer sur les ministères et autres instances décisionnelles que de nous effrayer.

  •        La société “spéciste” comporte une contradiction majeure, la dissonance cognitive dont vous avez parlée. Mais est-ce que le projet végane n’est pas lui aussi contradictoire dans la mesure où il implique l’horizontalité des espèces qui transformerait radicalement la biosphère ?

–          Aujourd’hui, l’humanité a déjà beaucoup d’influence sur la biosphère, indépendamment du véganisme

–          Il semble plus pertinent de penser le débat selon des critères de justice que suivant la question du “naturel”.

  •        Est-ce que la fin justifie toujours les moyens, notamment dans les cas de cyberharcèlement des chasseur-euse-s/éleveur-euse-s ?

–          Le cyberharcèlement est malheureusement une pratique courante de la part des deux camps, qui utilisent à de mauvaises fins l’impunité dont ils jouissent derrière leur écran.

–          Deux militants de L214 ont été récemment condamnés pour s’être introduits dans un abattoir. Ça montre que deux droits s’opposent frontalement, celui à la propriété privée contre le droit à l’information. Aujourd’hui, les abattoirs sont plus difficiles à pénétrer qu’un sous-marin nucléaire, tellement l’industrie verrouille la visibilité de ses pratiques. Elle cherche à cacher ses actions, alors que des milliers de vies sont en jeu.

–          La lutte antispéciste est une lutte pour la justice, et non contre les éleveur-euse-s en tant que personnes. Le but n’est pas d’épingler les personnes, mais de provoquer le débat, quitte à faire des actions qui ne sont pas légales aujourd’hui.

Nous voici au terme de ces deux heures de conférence ; nous espérons qu’elles auront été enrichissantes pour vous et tenons à remercier particulièrement les personnes qui se sont investies dans l’organisation de cet évènement, ainsi que les associations partenaires et bien sûr Brigitte Gothière !

Vous pouvez retrouver l’ensemble des évènements et des actions de notre association sur notre page Facebook : https://www.facebook.com/lecridelacarottescpo/?ref=br_rs

Véganement vôtre,

Le Cri de la Carotte – Sciences Po.

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